
Vinterlys
Journaliste : On sent que cette ‘matière’ a été malaxée longuement. D’ailleurs, quand on arrive sur Logic Pro, puis sur le mastering LandR, on sent une vraie cohérence acoustique, comme si tout avait été enregistré dans le même hall de béton. Comment avez-vous réussi à donner cette unité sonore à des morceaux qui proviennent de centaines de générations différentes ?
L’unité sonore, c’est ce qui transforme une playlist de morceaux disparates en un véritable album. Le défi était immense car l’IA tend à générer des textures changeantes. Pour lier tout ça, j’ai dû créer ce que j’appelle un « espace acoustique commun » dans Logic Pro. J’ai traité chaque piste comme si elle avait été capturée dans le même bâtiment. J’ai utilisé des réverbérations très spécifiques pour simuler l’écho du béton et du vide. C’est là que le travail manuel intervient : égaliser les fréquences pour que le piano du premier titre résonne exactement comme celui du dernier, et surtout, veiller à ce que cette voix synthétique reste toujours au même plan sonore, comme un fantôme qui nous accompagne. Chaque morceau est passé dans la « moulinette » d’un même pré-mastering après le travail sur chaque piste séparément.
J’ai confié le mastering à la plateforme LandR et, une fois de plus, l’IA m’a bluffé. Ce passage au HD-WAV et au mastering, en exportant en haute résolution, j’ai soudainement entendu des détails que je ne soupçonnais même pas : le grain de la poussière sonore, la profondeur des basses sur Mørke fundamenter. LandR a révélé le contraste définitif entre la douceur néo-classique et la dureté industrielle. C’est à ce moment précis que j’ai su que l’album était fini et que le résultat allait être bon en terme de définition.
Journaliste : C’est un processus fascinant qui réconcilie l’artisanat et le futurisme. Pour conclure, Erikheus, cet album se termine par ‘Hjemkomst’ (The Homecoming). On sent que ce voyage est allé au bout de son concept. Mais pour conclure, Erikheus, j’aimerais qu’on parle de l’après. Quels sont les projets concrets autour de cet album ? Et surtout, parlons vrai : que répondez-vous aux puristes qui, dès la première note, crieront au ‘simple résultat généré par l’IA’ ? Quelles limites avez-vous rencontrées dans cette technologie, et quelle est la part de vous-même qui restera à jamais indépassable par l’algorithme ? »
Tout d’abord, la limite de créer seul et sur un ordinateur est de ne pas pouvoir porter ce qu’on a créé sur scène. Ca reste possible, j’ai l’ensemble des pistes et les fichiers MIDI mais c’est juste que ça serait un travail extrêmement lourd à réaliser. Par contre, des séances d’écoute additionnées de moments de discussion sur les limites de l’utilisation de l’IA dans la musique, ça peut être une piste…
En ce qui concerne l’utilisation de l’IA comme orchestre, je peux dire après toutes ces dizaines d’heures de travail que l’IA en musique est tout sauf une boussole. Il faut être clair : l’IA a des limites frustrantes. Elle n’a aucune notion de narration sur le long terme. Elle peut générer 30 secondes de génie et s’effondrer dans la minute qui suit. Ma limite, ça a été de la forcer à rester « froide ». Udio ou Suno veulent souvent plaire, faire du joli, du mélodique facile. Leur faire cracher la brutalité de Mørke fundamenter a été un véritable combat. L’IA ne sait pas quand s’arrêter, elle ne connaît pas la valeur du silence. Le silence dans cet album, c’est moi qui l’ai imposé et ça été tout sauf facile ;).
Aux puristes, je dirais simplement : écoutez l’album. Si vous ressentez une émotion, si le morceau Hjemkomst ou la voix dans Marg og Minne vous émeut, est-ce que l’origine du signal importe vraiment ? L’IA est un instrument, comme l’a été le synthétiseur ou l’échantillonneur en leur temps. Dire que Vinterlys est ‘généré par l’IA’, c’est comme dire qu’un film est ‘généré par une caméra’. La caméra capte, mais c’est le réalisateur qui choisit la lumière, le cadre, le montage et le sens de l’oeuvre.
Sans ma vision, sans mes 530 itérations, sans mon mixage dans Logic Pro, ces fichiers n’existeraient pas. L’IA a fourni les pigments, mais j’ai peint le tableau. Mon rôle a été de donner une âme à un algorithme qui n’en a pas. Et j’aime bien dire que l’intelligence artificielle a peut-être calculé les fréquences, mais c’est ma propre mélancolie qu’on entend dans les silences 😉