
[Chronique] Petteril – Neither The Beginning Nor The End Exist : L’éternel retour
Après la puissance tellurique de Ben Chatwin, le hasard nous dépose sur une œuvre d’une humanité bouleversante. Petteril, le projet de James Gilbert (un autre anglais ;)), nous propose avec cet album bien plus qu’une simple pièce d’Ambient : c’est une méditation sonore sur l’impermanence, née d’une découverte fortuite.
C’est curieux parce que j’ai écouté cet album sur bandcamp et j’ai vite accroché au projet et à cette musique nostalgique. Je l’ai donc acheté en vinyle. Une fois reçu, je l’ai rapidement déposé sur ma platine en espérant revivre « à le demande » ce que j’avais éprouvé la première fois et là, désillusion. Je l’ai même mis en vente tellement j’étais déçu. Et puis, je l’ai réécouté pour le besoin de cet article et là, la magie a de nouveau opéré. Curieux…
1. La Genèse : Des vies retrouvées dans une boîte
L’album trouve sa source dans un événement singulier : la découverte d’une boîte de diapositives oubliée dans un marché aux puces ou un vide-grenier. À l’intérieur, les traces photographiques de vies vécues — celles de Bill, Jean et Edith (et leur chien).
James Gilbert s’est retrouvé face à ce paradoxe troublant : des moments de vie intimes, autrefois chéris, aujourd’hui réduits à des objets anonymes dans une boîte. Cette confrontation avec le caractère éphémère de l’existence a donné naissance à ce disque. Plutôt que de simplement raconter l’histoire de ces gens, Petteril a cherché à traduire en musique la question philosophique que leur souvenir soulève : quelle est la valeur d’une vie face à l’impermanence ?
2. L’Artiste : L’énigme Petteril
Derrière ce nom se cache un projet qui cultive le mystère. Petteril (ou James Gilbert) appartient à cette lignée de musiciens qui voient le son comme un processus de dégradation et de renaissance. Ici, l’ordinateur est utilisé pour simuler le temps qui passe, la rouille qui ronge les bandes et la mémoire qui s’efface. C’est une musique de « hauntologie« , où le passé vient hanter le présent.
3. L’Œuvre : L’improvisation comme présence
Le titre de l’album est une invitation : si tout est éphémère, alors le début et la fin n’ont plus vraiment d’importance. Seul compte l’instant.
- La méthode : Pour coller à ce thème de la « présence », James Gilbert a privilégié l’improvisation. Il mélange des instruments physiques, analogiques et numériques dans un flux constant.
- Les « Generative Elements » : Il utilise des processus génératifs (des boucles qui évoluent d’elles-mêmes) pour représenter ce mouvement perpétuel des moments qui viennent et s’en vont.
- Le collage sonore : C’est un assemblage de tape loops, de field recordings et de textures retravaillées, créant une musique circulaire qui semble ne jamais avoir commencé et ne jamais devoir finir.
- Le dialogue entre le réel et le synthétique : Les enregistrements de terrain (field recordings) s’entremêlent aux nappes de synthétiseurs, créant un espace sonore où l’on ne sait plus si l’on écoute un instrument ou le bruit du monde.
4. Le Son : La patine du temps
Comme je l’ai en vinyle, c’est un album qui s’écoute idéalement sur ce support pour ses imperfections sonores calculées :
- Le grain analogique : Le son est saturé de micro-détails qui évoquent le souffle d’une cassette usée ou le craquement d’un vieux film. Sur ton système, ces bruits ne sont pas des parasites, ce sont les mélodies elles-mêmes.
- La profondeur spectrale : Malgré son côté « Lo-Fi », le mixage (Masterisé par Rafael Anton Irisarri himself ;)) possède une largeur de scène étonnante. Les sons semblent flotter dans un espace brumeux, très loin derrière les enceintes.
- Les timbres fantomatiques : On devine des cordes, des pianos lointains, des voix peut-être, mais tout est passé au travers de filtres qui ne laissent passer que l’essence émotionnelle du son.
Sur cet album, le vinyle est presque un prolongement de l’instrument. Les craquements naturels du support viennent s’ajouter aux craquements artificiels de Petteril, rendant l’expérience encore plus tactile.
5. Le Rendu Hi-Fi : Écouter l’impermanence
- Le test de la « présence » : Le système doit être capable de rendre justice à cette présence.
- La gestion des strates : Comme Petteril empile les couches de traitement (« layered and processed – then layered and processed again »), les enceintes doivent avoir une excellente capacité de séparation pour ne pas transformer ce projet en une bouillie floue.
- Le Moment Hi-Fi : Sur le titre final. L’utilisation des boucles de bandes crée des micro-variations de hauteur (pleurage et scintillement) qui procurent un sentiment de vertige nostalgique. C’est le son d’une mémoire qui s’efface en direct devant vous.
6. Le Ressenti de l’Auditeur : L’immersion dans le flou
Écouter Petteril, c’est accepter le conseil de Bill, Jean et Edith : « Exist and enjoy it« .
- Une leçon de vie : Cette musique nous rappelle que nos objets et nos souvenirs physiques finiront par disparaître, mais que la valeur réside dans l’expérience vécue du moment présent.
- Une hypnose bienveillante : On ressort de cette écoute apaisé, avec la sensation d’avoir partagé un instant d’intimité avec des inconnus, reliés par la simple magie du son.
« Petteril ne nous offre pas un disque, mais une fenêtre ouverte sur le temps. En utilisant la technologie pour capturer la fragilité de diapositives oubliées, James Gilbert transforme nos systèmes Hi-Fi en machines à voyager dans l’instant. C’est le rappel salutaire que la haute-fidélité ne sert pas qu’à la perfection technique, mais à capturer la vérité d’une émotion fugitive. »